Le Président Alpha Condé, élu en 2010 et réélu en 2015, arrive à terme de son second et dernier mandat présidentiel en 2020 selon la Constitution de 2010. Cependant, force est de constater aujourd’hui que le président guinéen a l’ambition de briguer un troisième mandat après la modification de la Constitution de 2010 le 22 mars dernier lors d’un référendum émaillé de violences généralisées. Cette ambition du Président Alpha Condé suscite beaucoup d’inquiétude, de désolation et d’indignation au sein de la classe politique nationale et internationale.

Dans le présent article, il sera question d’éclairer la lanterne du lecteur sur les causes de ce positionnement, la situation actuelle de la Guinée sur le plan sociopolitique, économique et sécuritaire. On parlera également de la posture actuelle de la communauté internationale par rapport à ce problème de troisième mandat en Guinée.

En effet, pour mieux comprendre le positionnement du Président Alpha Condé, il est important de faire une rétrospection dans l’histoire récente de la République de Guinée. Comme certains peuvent le savoir, la Guinée a une histoire particulière et différente de celle des autres pays francophones d’Afrique. Cette particularité se situe dans la manière dans laquelle le pays a eu son indépendance en 1958 et ce qui en a suivi comme conséquences.

Depuis l’instauration du multipartisme en 1993 sous le régime militaire de Lansana Conté, il y a eu plusieurs élections (présidentielles, législatives, communautaires et locales) qui ont été organisées de 1993 à 2005. Aucune n’a été jugée crédible et transparente. Elles ont été caractérisées par des violences physiques, l’intimidation des opposants, les menaces de mort, les arrestations arbitraires et des emprisonnements parfois non justifiés. Beaucoup parmi ceux de l’opposition qui se réclament aujourd’hui victimes du pouvoir d’Alpha Condé étaient, d’une manière a une autre, les faiseurs de décisions au temps du feu Président Conté.

A la mort de ce dernier en 2008, les militaires ont repris encore le pouvoir sous le nom du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) pour mener « une transition politique apaisée » dans le pays. Mais malheureusement, cette transition sera émaillée de violence extrême. Déjà en début 2009, suite aux multiples violations des droits humains par les hommes en uniforme et la probable candidature de Capitaine Moussa Dadis Camara, le chef de la junte, à la prochaine élection présidentielle qui devrait mettre fin à la transition, poussaient les Forces Vives de la Nation (partis politiques, société civile et syndicat des travailleurs…) de manifester contre ces abus perpétrés par les militaires et la candidature du chef de la junte.  Le 28 septembre 2009, lors d’une manifestation organisée par le Forum des Forces Vives à Conakry, la violence déployée par les forces de sécurité a entraîné la mort de plus 157 personnes et la blessure 1 200 autres, selon les organisations de défense des droits humains.[1]

C’est dans ce contexte de grande tension sociopolitique que l’élection présidentielle de 2010 fut organisée et l’opposant historique de la Guinée, Alpha Condé, l’a remportée au second tour contre Mamadou Cellou Dalein Diallo, le président de l’Union des Forces démocratiques de Guinée (UFDG).  Dès son investiture, le Président Alpha Condé a promis de réconcilier les Guinéens, de lutter contre la corruption et l’impunité qui gangrenaient l’administration guinéenne, de donner de l’opportunité aux Guinéens où qu’ils soient pour son développement socio-économiques dans un environnement paisible. Ici, on peut dire sans risque de se tromper, qu’il y a eu des efforts mais, d’une manière générale, ces promesses n’ont pas été tenues. Nombreux sont les Guinéens qui peinent à survivre. Selon l’Indice du Développement Humain du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), depuis 2010 à maintenant,  la Guinée reste parmi les pays ayant un IDH des plus faible au monde.[2]  Le secteur minier guinéen – un moteur essentiel de la croissance économique – a continué de croître, mais la population en a tiré peu de bénéfices, et le manque de supervision efficace du gouvernement a privé les communautés riveraines d’une protection adéquate contre les impacts sociaux et environnementaux négatifs de l’exploitation minière.

A deux ans de l’exercice du pouvoir, c’est-à-dire en 2013, la Guinée a connu la maladie à virus Ebola qui va presque miner son système sanitaire et affaiblir son économie déjà déliquescente. Et cette maladie durera presque deux ans.  En 2015, il fallait organiser l’élection présidentielle, qui s’est finalement tenue le 11 octobre 2015, dans un climat très tendu. Elle a été entachée de violences et des accusations de fraude. Malgré tout cela, le Président Alpha Condé a été réélu dès le premier tour avec 57,85% des voix.  En 2018, les élections locales et communautaires ont été aussi  organisées dans un contexte tendu, dominé par les inégalités économiques, manque de confiance entre le gouvernement et la population due aux lenteurs accusées dans la réalisation des projets de développement, les grèves de partis politiques et les tensions à connotation intercommunautaires conduisant aux affrontements violents entre les forces de l’ordre et les manifestants d’une part et de l’autre part, entre les manifestants pro-gouvernementaux et ceux de l’opposition. Au moins 12 personnes ont été tuées à Conakry en 2018 par les forces de sécurité au cours des manifestations souvent violentes qui ont suivi les élections locales contestées et les grèves des enseignants.[3]

Par ailleurs, le Président Condé a toujours pointé un doigt accusateur à l’opposition d’être à la base de l’instrumentalisation des jeunes gens pour des fins de manifestations qui ont conduit à des événements tragiques dans le pays. D’où son argument que l’opposition ne lui a pas permis de mener à bien ses deux mandats présidentiels. Aussi, le Président Condé ne cesse de dire qu’il a hérité d’un pays et non d’un État. Selon le Président guinéen, c’est grâce à « ses réalisations » en 10 ans que le monde entier parle aujourd’hui de la Guinée. Les investisseurs sont là et ils investissent des millions de dollars dans le développement du pays, y compris les secteurs agricole et hôtelier.  Autre chose à comprendre dans cette fable de troisième mandat est que les grands travaux de développement à savoir : la construction du barrage hydroélectrique de Souapiti, les routes interurbaines, l’installation de la fibre optique et autres projets sont en cours de réalisation et la date d’achèvement de bon nombre d’entre eux va au-delà de 2020.

C’est l’une des raisons pour lesquelles le Président Condé veut à tout prix se maintenir au pouvoir au-delà de 2020 pour voir ces projets se réaliser en sa présence en tant que président de la République.  En plus de cela, il se voit en face d’une opposition politique moribonde et divisée au sein de laquelle chaque leader de parti veut maximiser son gain politique au détriment de la cause commune.

Le rôle de la région et du reste de la communauté Internationale

Après une analyse du contexte africain, on peut par affirmative dire que les chefs d’États et de Gouvernements de l’Union Africaine (UA) et ceux de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) sont divisés sur la question de limitation de mandats présidentiels en Afrique. Ceux qui soutiennent la limitation sont relativement peu nombreux par rapport à ceux qui prônent des mandats illimités.

En dehors du continent, il convient de souligner que le contexte actuel de la politique internationale fait que les grands acteurs de cette politique sont divisés sur pas mal de questions internationales. Les États-Unis d’Amérique en tant que grand promoteur des valeurs démocratiques dans le monde, se voit diriger aujourd’hui par un président qui s’intéresse peu à certaines questions de grandes envergures internationales, tel que le changement climatique, la promotion et le respect des valeurs démocratiques. En plus  de cela, la pandémie de COVID-19 a fait que tous les pays se sont préoccupés par leurs propres problèmes plutôt que de se soucier des problèmes des autres.                                                                                                                                                                  Cet état des faits indique qu’il n’aurait pas de pression particulière provenant de la région ou de la communauté internationale pour empêcher ou, au moins, dissuader le Président Condé contre son projet de troisième mandat. Et l’intéressé n’a cessé dans ses sorties médiatiques, de se comparer à d’autres dirigeants africains « qui ont fait quatre, cinq, six mandats » en se montrant frustré par un apparent acte de discrimination ou « deux poids de mesures » de la part de ceux qui le critique.  Pour lui, ces derniers trouvent de tels cas ailleurs normal, mais le refusent « quand c’est le président de la Guinée » qui tente la même chose.[4]  Maintenant que le président Condé a été investi par son parti et figure sur la liste définitive des candidats à l’élection présidentiel, les dés sont pipés pour sa candidature à l’élection présidentielle du 18 octobre 2020 mais les conséquences potentielles sont incommensurables.

Par Ansoumane Samassy Souaré-

Chercheur en paix de sécurité en l’Afrique de l’ouest-

Titulaire d’un Master en Relation internationales- l’Université de Ghana

Tel : +233542728488

Email : [email protected]

[1] Massacres du 28 septembre 2009 en Guinée ; disponible sur : www.jeuneafrique.com/evenements/massacres-du-28-septembre-2009-en-guinee/

[2] Classement 2019 des pays africains selon l’indice de développement humain du PNUD, disponible sure : www.agenceecofin.com/social/1112-71999-classement-2019-des-pays-africains-selon-l-indice-de-developpement-humain-du-pnud

[3] Human Rights Watch-Guinée évènements de 2018, disponible sur : www.hrw.org/fr/world-report/2019/country-chapters/325736#b787d0

[4] Comprendre la crise politique en Guinée, disponible sur : www.bbc.com/afrique/region-50059129